
Comprendre
le problème pour imaginer
la meilleure solution
Interview du
Dr Min BASADUR, professeur d’Organizational Behavior,
DeGroote School of Business, université McMaster, Canada
(Business Digest,
No.141, Mai 2004)
Les grands
inventeurs se sont révélé être
des visionnaires, anticipant des besoins avant même
qu’ils ne se fassent sentir. Repérer des problèmes,
et non des solutions, est un processus créatif qui
mène à l’innovation.
Nalebuff
et Ayres suggèrent de partir d’innovations existantes
pour en imaginer d’autres applications ; vous donnez
au contraire la priorité à l’identification
de problèmes. Ces deux positions sont-elles incompatibles
?
Chercher de nouvelles mises en pratique aux
innovations existantes est en fait une démarche répandue
dans la vie de tous les jours. Pour moi, rechercher de nouvelles
applications c’est rechercher de nouveaux problèmes.
Je conçois la créativité comme un phénomène
cyclique en plusieurs étapes. Tout d’abord :
découvrir de nouveaux problèmes ; les définir,
puis développer et mettre en application les solutions
trouvées, d’où émergent automatiquement
de nouveaux problèmes. Pour simplifier, un nouveau
problème est aussi une solution innovante.
Certaines compétences
sont indispensables pour mener à bien un processus
créatif. Deux s’opposent, je les ai nommées
« divergence active » et « convergence active
». La première consiste à ne pas limiter
son interprétation comme nous sommes habitués
à le faire, mais à chercher la totalité
des possibles. En cela, les enfants qui ont moins de préjugés
que les adultes sont un bon modèle. Le fait qu’une
même réalité puisse être interprétée
différemment n’est pas un obstacle en matière
de créativité, bien au contraire. La seconde
compétence requiert à l’inverse de savoir
jauger différentes options pour analyser une situation
dans son ensemble. Enfin, l’aptitude la plus importante
et la plus difficile à trouver : savoir prendre de
la distance pour faire une analyse, c’est-à-dire
faire la part des choses entre « divergence active »
et « convergence active ». Avec un peu de recul,
une proposition qui au départ semblait inintéressante
peut révéler des perspectives. Ces trois compétences
– divergence active, convergence active et prise de
recul – sont nécessaires à tous les stades
et pour tous les processus de créativité, comme
lors d’une séance de brainstorming. Selon les
travaux du Dr Paul Mott de l’université de Pennsylvanie,
les entreprises les plus innovantes distancent les autres
dans trois domaines : la flexibilité, l’efficacité
et l’adaptabilité. L’adaptabilité
se démarque de la flexibilité par son aspect
proactif. Elle s’observe par exemple dans les entreprises
qui anticipent les besoins de leurs clients.
Existe-t-il
des méthodes pour découvrir de nouveaux problèmes
?
Le système instauré dans de nombreuses entreprises
japonaises est un excellent modèle. Les salariés
sont invités à mettre sur papier 1) les éléments
à améliorer, dans leur travail ou l’entreprise
2) leurs suggestions 3) les moyens pour mettre en place ces
solutions. Ce système a le double avantage de mettre
en lumière les faiblesses et de fournir des pistes
pour les dépasser. De plus, chacun choisit de répondre
à telle ou telle difficulté en fonction de ses
compétences et de ses goûts, ce qui accroît
à la fois l’efficacité dans la résolution
de problèmes et la satisfaction personnelle.
La recherche
de nouveaux problèmes doit être une démarche
volontaire et de rupture. Chez 3M, par exemple, 30 % des produits
qui ont plus de cinq ans doivent disparaître, selon
la politique maison clairement affichée. Amazon, pour
sa part, a utilisé la technologie d’une façon
disruptive en révolutionnant l’acte d’achat
du livre grâce aux nouvelles technologies. Les entreprises
innovantes savent imposer le changement en le rendant attractif.
Toutefois, même les entreprises leaders se doivent de
veiller les évolutions et modes pour rester dans la
course. Par exemple, se tenir informé des changements
législatifs permet d’appliquer avant ses concurrents
les ajustements nécessaires. Les dirigeants doivent
faire en sorte que le personnel soit à l’aise
durant le processus de créativité. Si certains
préfèrent travailler à un stade particulier
du processus, qu’ils le fassent. Le processus de créativité
est suffisamment varié pour permettre à toutes
les personnalités de s’exprimer.
Sur
quels leviers une organisation doit-elle agir pour accroître
l’esprit créatif ?
Tous les dirigeants s’accordent pour dire que le leader
du XXIe siècle se reconnaît à son aptitude
à conduire le changement. L’impulsion vers plus
de créativité doit venir du sommet. Chez Procter
& Gamble, le Pdg a demandé aux dirigeants des treize
départements de formuler des propositions de changement.
À l’époque, alors que j’étais
consultant chez P&G, j’ai réussi à
insuffler la créativité dans toute l’organisation
en expliquant en quoi elle pouvait améliorer concrètement
leurs projets. Pour faire partie intégrante du travail,
la créativité devrait être liée
à des objectifs spécifiques, compréhensibles
par tous. En 1980, un des problèmes majeurs de Frito-Lay
(fabricant américain de snacks) était de compenser
l’inflation et réduire les coûts. Les salariés
avaient intérêt à s’impliquer car
ils détenaient des actions dans l’entreprise.
Cela les a motivé à chercher des solutions à
un problème qui pouvait leur semblait étranger.
Je suis également intervenu dans cette entreprise pour
montrer comment déployer un processus créatif.
Grâce à une implication générale,
les objectifs fixés par Frito-Lay en termes d’amélioration
des produits et services furent atteints en quatre ans au
lieu de cinq.
N’y
a-t-il pas des secteurs où la créativité
est moins vitale ou trop coûteuse en termes de temps
?
La créativité est essentielle dans tous les
domaines, et permet toujours de gagner du temps, même
si le gain de temps ne s’observe que plus tard. J’ai
travaillé avec une équipe de Procter & Gamble
qui s’évertuait depuis six mois à développer
un nouveau savon qui se démarque du Colgate Irish Spring,
le premier savon à rayures vertes. En ne cherchant
plus à s’appuyer sur le produit concurrent, mais
en partant de zéro, ils ont réussi à
être créatifs. Même si cette paralysie
a duré six mois, ils ont mis au point par la suite
un savon vraiment nouveau .
Une sensibilisation
à la créativité peut être bénéfique
à tous les échelons dans les organisations,
et pas seulement dans les entreprises. Au cours de mes activités
d’enseignement en Chine, j’ai remarqué
que ce pays était très réceptif à
la créativité, très avide d’innovation.
L’innovation nécessite une volonté commune,
or, la structure centralisée de la Chine favorise cette
culture de l’innovation. Je note parfois plus de différences
en termes de créativité entre deux organisations
qu’entre deux pays.
L’innovation
est avant tout une question de posture. Avant toute prise
de décision, il s’agit de s’obliger à
ne pas porter de jugement péremptoire et à prendre
du recul. En remplaçant des expressions comme : «
C’est impossible de faire cela » par : «
Comment pourrait-on faire malgré tout… ? »,
un pas vers la motivation et le changement aura été
franchi.
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